Regard d'expert

Faut-il craindre le retour des protectionnismes ?

Brexit, barrières tarifaires en Inde et aux États-Unis, abandon du partenariat transpacifique : les menaces sur le commerce international se multiplient depuis 2 ans, alors que le monde renoue avec une période de forte croissance. Ces événements, inscrits dans 10 années de crise financière, constituent-ils une menace temporaire ou témoignent-ils d'un changement radical dans les relations entre les pays ? François Duhen, Directeur de la Recherche globale chez CM-CIC Market Solutions, partage son analyse.

D'où provient cette résurgence de la volonté protectionniste ?

François Duhen : Il y a avant tout une volonté politique liée aux craintes que suscite l'ouverture des économies dans l'opinion. La suppression des barrières commerciales entraîne la disparition des pans les moins compétitifs des économies développées ; cet effet négatif est normalement compensé par des gains dans les secteurs plus performants qui accèdent à un marché plus important. Cet avantage net pour la majorité des pays dissimule des disparités territoriales importantes. Dans les zones les plus touchées par les délocalisations - souvent hors des grandes agglomérations -, les chômeurs, plus nombreux, se trouvent exclus des effets positifs de la mondialisation. La montée des courants politiques en faveur d'un repli sur soi, dans les pays développés, reflète cette situation et l'incapacité des politiques publiques à traiter les déséquilibres créés. Theresa May au Royaume-Uni ou Donald Trump aux États-Unis ne font que mettre en œuvre le mandat reçu de leur peuple.

De quels outils de protection dispose une nation ?

F.D. : L'OMC distingue usuellement les obstacles tarifaires et non tarifaires. Les premiers, les plus médiatisés, sont constitués des droits de douane : ils touchent directement les biens fabriqués à l'étranger, en obligeant les entreprises qui les importent à s'acquitter de taxes qui rendent ces produits moins attractifs et favorisent un approvisionnement domestique. C'est la stratégie adoptée par Donald Trump qui annonce une taxation des importations d'acier et d'aluminium ou par le gouvernement Modi, en Inde, qui a visé plus de 50 produits dont les composants électroniques et les téléphones mobiles. L'usage de barrières non tarifaires se traduit, le plus souvent, par l'instauration de normes sur les produits importés ou de quotas. Les normes visent à limiter l'importation de biens étrangers, en les soumettant à des cahiers des charges très restrictifs qui favorisent les entreprises locales. Selon le dernier rapport de l'OMC, les pays développés - États-Unis et Union européenne en tête - sont les principaux pourvoyeurs de ce type de barrières qui visent principalement l'Asie. Enfin, certaines nations peuvent avoir recours au dumping, une pratique de « prix prédateurs » de la part des entreprises exportatrices qui prend la forme de versements de subventions aux producteurs nationaux, de manipulations du taux de change afin de garder une devise faible...

Quels sont les risques pour la croissance ?

F.D. : Malgré les relations déséquilibrées liées au commerce mondial, le libre-échange reste un vecteur essentiel de croissance. À court terme, la résurgence du risque protectionniste accroît les incertitudes et incite certaines entreprises à repousser leurs décisions d'investissement. En effet, la hausse des droits de douane augmente les coûts des approvisionnements, ce qui se répercute sur les marges et l'activité des entreprises. Sur le long terme, le renforcement des frontières met en péril la spécialisation des pays, donc leur productivité, et menace l'innovation en réduisant les pressions concurrentielles. Enfin, le « commerce adoucissant les mœurs », il constitue un vecteur de confiance et de paix entre les pays.

Cette tendance est-elle durable ?

F.D. : L'actualité récente est polluée par des effets d'annonce négatifs mais ponctuels et les bonnes nouvelles ne manquent pas. L'intégration des économies se poursuit, notamment avec l'Accord Économique Commercial Global (AECG ou CETA en anglais) entre le Canada et l'Union européenne. Déjà ratifié par plusieurs pays membres, cet accord prévoit la disparition d'une grande partie des droits de douane entre les deux zones. Dans le Pacifique, le retrait des États-Unis n'a pas signé l'arrêt de mort de l'accord commercial transpacifique (TTP). Les négociations se poursuivent entre les autres pays qui souhaitent réduire les barrières commerciales. En Afrique, 44 pays se sont entendus, en mars, pour former la ZLEC (Zone de Libre-Echange Continentale). Le retour du risque protectionniste est égale-ment largement lié à des échéances électorales. Aux États-Unis, les élections de mi-mandat, en novembre 2018, approchent ; les Républicains étant en retard dans les sondages, Donald Trump souhaite mobiliser son électorat en revenant sur les points les plus durs de son programme.

Pourquoi suivez-vous cette thématique ?

F.D. : Chez CM-CIC Market Solutions, plus particulièrement l'équipe Économie et Stratégie, nous conseillons chaque jour nos clients sur l'état de la croissance mondiale et les principales opportunités ou risques générés. Nous nous devons donc de suivre ces sujets et de mesurer l'influence réelle de ces facteurs sur l'activité. Les mesures protectionnistes évoquées pour l'instant ont une ampleur assez limitée, mais il est essentiel d'éviter une escalade entre les différents pays car elle nous entraînerait dans une guerre commerciale.